mouvement sans terre

11 nov. 2009

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5 nov. 2009

Déçus par Lula, les sans-terre ne lâchent rien

par Lamia Oualalou


Pour une fois, l’orage est bienvenu. La terre si souvent craquelée
sous le soleil du Pará, dans l’Amazonie brésilienne, est devenue
boue. Une aubaine pour le groupe de jeunes membres du
Mouvement des travailleurs ruraux sans terre, plus connu sous
l’abréviation MST. Ils doivent préparer une «mistica », une cérémonie
en l’honneur de ceux qui sont tombés au combat pour la
terre. Nous sommes sur la route d’Eldorado do Carajás, un village
du Pará, là où, le 17 avril 1996, la police militaire a tué à bout
portant dix-neuf paysans sans terre qui réclamaient de meilleures
conditions de vie.

Rescapé, Miguel Pontes, la quarantaine, se souvient : « Les flics
sont arrivés, ils ont commencé à tirer en l’air, nous n’avons pas
bougé, jamais nous n’aurions pensé qu’ils étaient près à nous
tuer. » La troupe fait feu, visant en priorité les jeunes hommes
aux allures de chefs. Miguel s’effondre, une balle dans la jambe.
Malgré le temps, la douleur est intacte. Il s’en tire bien. Hormis
ses dix-neuf compagnons tués, de nombreux blessés ont été
contraints de subir une amputation. La plupart attendent toujours
une indemnisation de la justice. Quant aux donneurs d’ordre de
la hiérarchie politique et policière, ils sont libres. Leurs avocats
ont multiplié les appels en attendant qu’ils atteignent 70 ans, âge
auquel ils ne pourront plus être emprisonnés.

Treize ans plus tard, à Eldorado do Carajás, des adolescents, le
corps enduit de boue, comme surgis de terre, entament la cérémonie,
sur les lieux de la fusillade, là où la route fait un «S».
Ils investissent une arène faite de dix-neuf troncs de châtaigniers
brûlés. C’est un artiste qui les a récupérés, usant de leur force
symbolique. En théorie, il est interdit de couper cet arbre, représentatif
de cette région d’Amazonie. Les éleveurs et grands
propriétaires détournent la loi en brûlant la terre. Le châtaignier
reste debout, mais meurt. Il n’est plus qu’une carcasse dans le
paysage. Au bout de quelques minutes, d’autres jeunes paysans
entrent en scène, une rose rouge à la main. Ensemble, ils se recueillent,
avant de déclamer : «Les puissants peuvent tuer une,
deux, même dix roses, mais ils ne peuvent empêcher l’arrivée du
printemps .» Une métaphore limpide pour assurer que les sans-
terre continueront la lutte. Ensemble, les jeunes plantent dix-neuf
arbres, un pour chaque victime, comme un pari sur l’avenir.

En 1996, le massacre d’Eldorado do Carajás a fait l’effet d’une
bombe, donnant un visage, dans le monde entier, aux sans-terre
brésiliens. Le mouvement était né douze ans auparavant, à Sarandí,
dans le Rio Grande do Sul, l’Etat le plus au sud du
pays, connu pour sa tradition sociale ? c’est sa capitale, Porto
Alegre, qui accueille en 2001 le premier Forum social mondial.
A l’époque, à la veille du rétablissement de la démocratie, les oc


cupations de terre par des paysans sont fréquentes, mais isolées.
Les militants de la Commission pastorale de la Terre (CPT), une
aile progressiste de l’Eglise catholique, commencent à organiser
cette main-d’oeuvre rurale. Ils sont influencés par le mouvement
ouvrier qui a donné naissance en 1980 au Parti des travailleurs
(PT) ? la formation de Lula ? et, trois ans plus tard, à la Confédération
unique des travailleurs (CUT), aujourd’hui la principale
centrale syndicale du pays.

Un prête-nom possède des terres de la surface du Portugal

«Notre objectif était clair », se souvient João Pedro Stedile, principal
porte-parole d’un mouvement qui se targue toutefois de
n’avoir ni chef, ni hiérarchie : «Créer un mouvement de masse
au niveau national, qui puisse se battre pour la réforme agraire,
et pour une société plus juste et égalitaire. »

La revendication prend. Le Brésil est l’exemple le plus caricatural,
en Amérique latine, de la concentration foncière. En 1985,
date du dernier recensement agricole, 35.000 familles (1% de
la population) détenaient 44% de la terre cultivable du pays.
Ces «latifundios », sont le plus souvent acquis de façon illégale,
confisqués par des puissants locaux qui falsifient les titres de propriété.
On appelle ces faussaires les «grileiros », parce qu’à l’origine,
ils contrefaisaient les documents en les plaçant un temps
dans une boîte pleine de grillons. Le papier en sortait taché et grignoté,
témoignage des décennies passées dans un coffre familial.
Il se trouvait toujours un juge pour en reconnaître l’authenticité.

Dans l’Etat du Pará, justement, un certain Carlos Medeiros (numéro
de carte d’identité : 92093-Spp/PA) est ainsi propriétaire,
depuis les années 1970, de 9 millions d’hectares ? la surface du
Portugal. Un héritage de deux cultivateurs portugais, prétendent
ses avocats. L’ennui, c’est que Carlos Medeiros n’a jamais existé.
C’est un prête-nom qui permet à une poignée de propriétaires locaux
de s’approprier la terre publique.

C’est ce type de terres que cible le mouvement des sans-terre. «Ils
choisissent toujours des terres, prétendues privées, mais qui sont
en fait volées à l’Etat, avec la complicité des politiques et des
magistrats locaux, eux-mêmes grands propriétaires », explique
Jean-Pierre Leroy, un Français installé depuis trente ans au Brésil
et qui travaille sur la préservation de l’Amazonie au sein de
l’ONG Fase.

La méthode du MST est toujours la même. Investir une terre qui
devrait faire l’objet d’expropriation par l’Etat, soit parce que son
titre est falsifié, soit parce que la productivité est très basse, et
l’occuper. Les familles montent alors un campement («acampa
mento », dans le vocabulaire du mouvement), qui, lorsqu’il n’est
pas délogé, peut durer plusieurs années jusqu’à l’attribution d’un
titre de propriété. Il se transforme alors en «assentamento », ensemble
de terres cultivées de façon collective, par le biais de coopératives.
Ils le payent cher. Tombés sous les balles de la police
ou le plus souvent de tueurs à gage, plus de 1800 militants de la
réforme agraire sont morts ces trente dernières années. Pratiquement
aucun cas n’a été résolu par la justice.

La principale originalité du mouvement est sa structure, ni parti,
ni syndicat, fondé sur le noyau familial ? c’est un couple qui apparaît
sur le drapeau rouge ? et sa capacité, contrairement aux autres
collectifs paysans, à s’allier à des groupes progressistes citadins
et ouvriers. Le Parti des travailleurs (PT) a ainsi fait de la réforme
agraire, pourtant étrangère à sa nature, une de ses principales revendications.
«L’élément le plus intéressant du MST, c’est son
pari sur l’éducation, de l’alphabétisation à la prise de conscience
d’une société de classes », estime Ariovaldo Umbelino, professeur
à l’Université de São Paulo (USP) et spécialiste reconnu des
questions de réforme agraire.

Le MST, la principale référence sociale du continent

Dans une société dépolitisée depuis l’établissement de la dictature
(1964-1985), où la télévision cultive l’apathie des masses, le MST
tranche en disséminant une culture anti-hégémonique. Il monte
des centaines d’écoles itinérantes qui permettent à plus de 75.000
enfants des paysans sans terre d’être scolarisés. En 2005, il ouvre
sa première université, à une heure de São Paulo, à l’attention de
tous les Latino-Américains. Tous les matins, dans les 23 Etats (sur
26) dans lequel le mouvement est implanté, ses 450.000 membres
revendiqués entament une liturgie, la «mistica ». Comme à Eldorado
do Carajás, ils célèbrent les héros des luttes populaires ? Che
Guevara, Chico Mendes, et d’autres dont la renommée n’a pas dépassé
la ville d’origine ? à travers chants et mises en scène. Pour
le regard étranger, la cérémonie frise souvent le ridicule, mais elle
est perçue comme le ciment de l’identité.

Le MST est devenu la principale référence sociale du continent
sud-américain, à travers son bras international, Via Campesina.
Il envoie des volontaires d’Equateur à Haïti, et il est le principal
producteur de semences biologiques d’Amérique latine. «C’est

qu’avec le temps, le combat pour la terre s’est transformé en combat
contre l’agrobusiness », explique João Pedro Stedile.

En décidant de ne pas seulement tenir tête aux caciques locaux
mais également aux Cargill et autres Monsanto, le mouvement a
vu surgir d’autres ennemis. Au sein même du gouvernement Lula,
pour lequel le groupe a fait campagne en 2002 puis en 2006, plusieurs
ministres jugent la question de la réforme agraire «dépassée
». Les grands groupes agricoles ne sont-ils pas les principaux
exportateurs du pays ? «Malgré ses promesses, Lula a totalement
gelé la réforme agraire », dénonce Ariovaldo Umbelino. En 2007,
moins de 6000 familles ont bénéficié d’exploitations expropriées,
un chiffre ridicule à l’échelle des 60 millions d’hectares de surface
agricole du pays.

Un quart de siècle après sa naissance, le mouvement peine à définir
sa position politique. Déçus par Lula, ses principaux porte-
parole se refusent toutefois à passer de la critique au divorce. Ils
reconnaissent que, depuis que l’ex-métallurgiste est au pouvoir,
l’Etat fédéral a cessé de les traiter en délinquants susceptibles
d’être attaqués par la police ou poursuivis en justice ? plus de 600
procès ont été intentés au MST depuis 1984. La campagne dont
il fait l’objet dans l’Etat du Rio Grande, géré par le PSDB, principal
parti d’opposition ? de centre droit ? rappelle à ceux qui les
auraient oubliées les différences avec un passé pas si lointain. La
gouverneure, Yeda Crusius, n’a pas hésité à recourir aux lois de
la dictature pour poursuivre, au nom de la «sécurité intérieure »,
ses leaders locaux, et vient d’ordonner la fermeture des écoles du
mouvement, les déclarant «illégales ».

Le MST veut croire qu’il tiendra tête. «L’inflation du prix des aliments,
à la mi-2008, a démontré que la grande propriété agricole
n’était pas la solution de la souveraineté alimentaire », assure
João Pedro Stedile. Avec la crise mondiale, c’est, veut-il l’espérer,
tout le système économique qui doit être repensé.

27 sept. 2009

Programmation LATINO-DOCS

Vendredi 6 Nov.

14h00 - Montana de luz (Cuba) VOST G. Centeno, A. Gil, 2005, 53 mn - Salle du Sénéchal
15h30 - La Paz de las Mariposas (Venezuela) VOST Y. Lacoste, 2009, 47 min- Salle du Sénéchal
21h00 - Confidences Cubaines (Cuba) VOST D. Gautier, 2007, 70 mn - Samba résille

Samedi 7 Nov.

14h30 - Argentinazo, Vivre avec la crise (Argentine) VOST D. Futerman, 2005, 105 mn- Samba résille
17h30 - Court métrages del "indio revelde" (Colombie) 50 Min + lectures de "sus cuentos y mas historias" de Carlos de Uraba - Samba résille
21h00 - Soirée «Sans Terre» (Brésil) : Descubrimos as raizes, VOST, J. Terrié, 2005, 26 mn et Sem terra VOST J. Timerman 2007, 52 mn+ Soirée festive brésilienne - Samba résille

Dimanche 8 Nov.

10h00 - Campesinos (Bolivie) VOST, S. Pick, F. Lacoudre, 2008, 102 mn- Utopia tournefeuille
16h00 - Cuidad de los fotografos (Chili) VOST, Sebastiàn Moreno, 2006, 80 mn- Rincon Chileno

Organisateurs : France Amérique Latine , France Cuba,
Participants : Cercle Venezuela Toulouse, Pas touche au Venezuela, Amis des Sans Terre Brésiliens, Association Magdalena

Lieux de Diffusion :

Samba Résille : , 38 rue Roquelaine Tlse,
UTOPIA TOURNEFEUILLE,
RINCON CHILENO : 24 rue Réclusane Tlse,
Salle du Sénéchal : 17 rue de Rémusat TLSE

STANDS ASSOCIATIFS - BAR - REPAS - EXPO PHOTO

les projections sont gratuites (Sauf Utopia) et suivies de débats

Contact : Latinodocs.blogspot.com - latinodocs@gmail.com

9 sept. 2009

Au Brésil, un travailleur sans terre exécuté, un de plus

25 Août 2009 Par Lamia Oualalou

Le Rio Grande do Sul se targue d’une tradition « européenne », nourrie par ses descendants d’Allemands, d’Italiens et autres Européens de l’Est. C’est aussi, du fait de sa richesse agricole, une des terres les plus meurtrières pour les dirigeants des mouvements sociaux, en particulier le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST). La confrontation entre les autorités locales, qui sont le plus souvent liées (pour ne pas dire désignées ou achetées) aux grands propriétaires de latifundio de l’Etat. Mais depuis l’élection de Yeda Crusius à la tête de l’Etat en 2006, la criminalisation des mouvements sociaux est devenue une politique assumée.

Le MST vient d’en faire une nouvelle fois l’amère expérience avec l’exécution de Elton Brum, un agriculteur de 44 ans père de deux enfants. Avec plusieurs autres compagnons, ils occupaient la Fazenda Southall, à São Gabriel. C’est la brigade militaire du Rio Grande do Sul, sous les ordres de Yeda, qui a provoqué sa mort, blessant des dizaines d’autres personnes, dont des femmes et des enfants. Comme à l’accoutumée, la Brigade militaire a prétendu la légitime défense face à des militants présentés au reste du Brésil comme des sauvages. Mais le MST vient de diffuser les photos du corps d’Elton Brum, prises à l’hôpital. Il a été tué de tirs dans le dos, provenant d’une carabine à proximité du corps. Tous les indices d’une exécution.

Yeda Crusius, par ailleurs poursuivie pour corruption, a réhabilité des textes de la dictature, en particulier celui de faire suivre et mettre sous écoute des leaders de mouvements sociaux nom de la loi de « sécurité nationale ». C’est une violation de la constitution. A ce titre le MST est poursuivi par la justice comme s’il s’agissait d’une organisation paramilitaire rappelant qu’il était impossible d’assimiler les sans-terre à des terroristes. Mais le Brésil est un pays fédéral, y compris sur les questions judiciaires. Toutes les réunions des militants sont dispersées, et plusieurs de leurs campements ont été détruits par la police militaire, laissant des centaines de familles sans ressources. L’Etat a également ordonné la fermeture de leurs écoles, estimant que les enfants des sans terre devaient se rendre dans les mêmes établissements publics que tous les autres. Etant données les distances et l’absence de moyens de transport, cela signifie priver ces enfants d’accès à l’enseignement.

Le MST est aujourd’hui le principal critique de la présence des multinationales dans l’agriculture violant plusieurs lois et imposant la monoculture. Ces entreprises, qui ont contribué au financement de la campagne de Yeda Crusius, font la pluie et le beau temps dans le système judiciaire local. Plusieurs autres états sont tentés de criminaliser de la sorte les militants en faveurs des droits sociaux. Le MST tire la sonnette d’alarme, pour que Elton et les autres ne soient pas morts pour rien.

11 août 2009

Brésil: 3.000 Sans Terre protestent

Trois mille paysans sans terre venus de tout le Brésil camperont à partir de lundi à Brasilia pour faire pression sur le gouvernement afin qu'il accélère la réforme agraire, a indiqué aujourd’hui une responsable du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST).

"Du 10 au 20 août, nous ferons des actions pacifiques, comme des grandes marches, pour que le gouvernement accélère la réforme agraire alors que 150.000 familles vivent encore dans des campements précaires", a déclaré la coordinatrice nationale du MST, Marina dos Santos, lors d'une conférence de presse à Rio.

A l’approche de l’élection présidentielle de 2010, le MST dénonce le modèle agricole en vigueur dans le pays. Selon Marina dos Santos, ce modèle "favorise l'agrobusiness", qui engendre de colossales exportations agricoles, "au détriment de l'agriculture familiale de production d'aliments sans pesticides".

Depuis sa création en 1984, MST a obtenu un lopin pour 370.000 familles dans ce pays champion des inégalités sociales.

20 juil. 2009

João Pedro Stedile (les «sans-terre»): «Lula ne veut pas affronter les grands propriétaires terriens»

13 Juillet 2009
Par Lamia Oualalou


Le chef du file du mouvement des paysans sans terre (MST) brésilien m’a accordé une interview pour témoigner du mécontentement des siens à l’encontre de la politique du président Luiz Inacio da Silva sur la question de la réforme agraire. João Pedro Stedile fait également l’autocritique des mouvements sociaux, qui peinent à trouver une position par rapport à un gouvernement qui leur reste malgré tout plus favorable que les précédents.

C’est un débat capital à l’approche de l’élection présidentielle (octobre 2010) à laquelle Lula ne peut se présenter. Au Brésil, la loi constitutionnelle n'autorise pas deux mandats consécutifs. Une interview à lire en complément du reportage que j’ai effectué dans l’Etat du Para, publié ce week-end par Mediapart (accès abonnés seulement) http://www.mediapart.fr/journal/international/070709/decus-par-lula-les-sans-terre-ne-lachent-rien

Quel bilan fait le MST de la réforme agraire au cours des mandats du président Lula? Y a-t-il une différence entre sa politique et celle de son prédécesseur Fernando Henrique Cardoso ?

Les comparaisons entre les deux gouvernements n’ont pas beaucoup de sens. Nous n'attendions rien du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Nous savions que l'alliance de son parti PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne, centre-droit) et le PFL (aujourd'hui baptisé démocrate, héritier des partis de la dictature) avait pour objectif de mettre en œuvre les politiques néolibérales dans notre pays.

En revanche, le gouvernement Lula a été porteur d'une très forte espérance aux yeux des mouvements sociaux. Aussi, en optant pour la continuité en termes de politique économique, Lula a suscité la déception et la frustration au sein de ces mouvements. Il ne fait aucun doute que la réforme agraire est le parent pauvre du gouvernement Lula. Les résultats sont même inférieurs à l’époque de Cardoso. La première année de son mandat, Lula a créé une commission spéciale chargée d'élaborer un plan national pour la réforme agraire. Même ce plan a d’abord commencé à être retouché, puis complètement abandonné.

De cette façon, le gouvernement a donné le signe, politiquement, qu’il ne voulait pas affronter les grands propriétaires terriens, ni mettre en place la réforme agraire « d’un coup de crayon », comme Lula le promettait durant ses campagnes. Pire, le complexe agro-industriel, qui à nos yeux est incompatible avec une politique de réforme agraire et l’encouragement d’une agriculture familiale, a reçu un soutien politique et économique total du gouvernement.

Néanmoins, il faut reconnaître que gouvernement Lula a beaucoup plus investi dans les politiques publiques en faveur des familles installées dans le cadre de la réforme agraire. Je veux parler de l'énergie, des routes, et de l'assistance technique. Nous avons maintenu notre autonomie à l’égard du gouvernement, mais nous avons une meilleure relation politique qu’à l’époque de Cardoso, sans être criminalisés comme nous l’étions.

Combien de familles attendent encore dans les campements du MST ? Et combien ont bénéficié de la réforme agraire ?

Actuellement, on compte environ 120.000 familles dans nos campements, en l’attente de terre. La plupart sont dans le Sud et le Nordeste, et attendent depuis environ quatre ans dans ces conditions. Selon l'INCRA, quelques 900 000 familles ont bénéficié de la réforme agraire, en prenant en compte les familles qui s’inséraient dans les projets de colonisation de l'Amazonie et les programmes de la régularisation foncière. Sur ce total, 380 000 familles font partie de notre mouvement.

Le mandat de Fernando Henrique Cardoso a été marqué par une criminalisation des mouvements sociaux et en particulier des sans-terres. La situation a-t-elle changé sous Lula ?

De fait, le gouvernement Lula n’a jamais criminalisé les mouvements sociaux, mais cela ne veut pas dire que la situation s’est arrangée. Les agents de la répression se sont déplacés vers d'autres espaces. Jamais les médias n’ont été aussi violents à l’égard des mouvements sociaux qu’actuellement. Ils sont devenus les véritables porte-parole de la droite et des forces conservatrices de notre pays.

En criminalisant les mouvements sociaux dans leurs journaux ou à la télévision, ils justifient aux yeux de la société la violence à l’encontre des luttes sociales.

Une partie du pouvoir judiciaire, qui regrette les gouvernements antérieurs à celui de Lula, et dont le principal représentant est Gilmar Mendes, l’actuel président du Tribunal Suprême fédéral a pris le même parti. Enfin, la criminalisation des mouvements sociaux s’est étendue au sein de certains gouvernements d’Etats, tels celui de la gouverneure Yeda Crusius (PSDB), dans le Rio Grande do Sul. Avec leurs politiques répressives, et le soutien des médias, ils prétendent encourager la répression des mouvements sociaux au niveau national.

Surtout la criminalité et la violence contre les mouvements sociaux est le résultat d'une énorme inégalité sociale structurelle, politique et économique dans notre pays. Et de ce point de vue, Lula n’a pas fait avancer les choses. L’allocation sociale « Bolsa Familia » est importante et nécessaire pour atténuer les effets immédiats de la pauvreté. Mais elle est insuffisante pour faire face à la question de la concentration des revenus et des richesses dans les mains d'une infime minorité de la population. Le résultat est que, même avec « Bolsa Familia », la violence continue de croître dans tout le pays, à la campagne comme en ville.

Comment qualifiez-vous l’attitude du Tribunal Suprême électoral à l’encontre de votre mouvement ?

Historiquement, le pouvoir judiciaire a toujours été conservateur, aligné sur les intérêts contraires à la lutte pour la réforme agraire et fidèle aux élites brésiliennes qui, selon le sociologue Florestan Fernandes, sont antinationales, antidémocratique et antisociales. Mais cela n'empêche pas qu'il existait une partie de la magistrature qui s’identifient aux les aspirations des mouvements sociaux et à la défense des intérêts de notre pays.

Ce cadre n’a pas changé. La seule différence est que l'actuel président du Tribunal, utilisant l’importance de son poste, cherche à faire connaître ses positions très à droite pour occuper l’espace politiquement, ce qui est très choquant aux yeux de tous ceux qui soutiennent le système républicain.

L’allocation sociale « Bolsa Familia », vient d'être étendue aux familles des campements du MST – auparavant ils ne pouvaient en bénéficier faute d’adresse fixe. Quel est l’impact de cette mesure dans les campements ?

L’allocation « Bolsa Familia » est importante et nécessaire à ce moment. Grâce à cette politique sociale, les familles qui souffraient de la faim ont aujourd'hui assez à manger. La pauvreté, provoquée par une politique de l'élite brésilienne depuis 500 ans relègue notre pays à une condition de colonie des capitaux internationaux. Dans ce contexte, la politique d'assistance est extrêmement nécessaire.

Mais à moyen et long terme, nous ne pouvons pas nous contenter d'une politique d’assistance. Il faut mettre en place une politique économique qui favorise la distribution de la richesse produite et garantisse la souveraineté nationale de notre pays.

Ce n’est pas « Bolsa Família » qui est responsable de la réduction du nombre de familles dans les campements. Ce qui provoque leur découragement, c’est l’absence de décision politique sur la question de la réforme agraire, et de la priorité à l'agriculture familiale. Sans une politique claire et courageuse, la tendance des familles est de se contenter des politiques d’assistance ou d’abandonner la campagne pour venir grossir la cohorte de pauvres dans les banlieues des villes.

Comment qualifiez-vous l’actuelle politique économique du Brésil ?

Cette politique économique a des effets très nocifs pour notre nation, dans la mesure où le gouvernement Lula a simplement perpétué le modèle de Cardoso. Les bénéfices astronomiques des banques sont le symbole des erreurs de cette politique. L'hégémonie des politiques néolibérales - responsable de cette grave crise mondiale - a accentué la concentration de la richesse et par conséquent, l'inégalité sociale, en provoquant une destruction de l'environnement sans précédent.

Le Brésil a été frappé par la crise comme le reste du monde. Mais ici, du fait des gigantesques inégalités, les effets sont encore plus pervers. Cela se reflète au niveau du chômage, de la violence urbaine, du nombre croissant de sans-domicile fixe, et d’absence de perspectives pour la jeunesse. A la campagne, la subordination des intérêts de notre agriculture au modèle agro-industriel (dans lequel les décideurs sont les banques, les multinationales et les grands propriétaires terriens), contribue à dénationaliser notre agriculture. Cela a provoqué un appauvrissement des services publics d'assistance technique et de recherche, en introduisant une logique de production, basée uniquement sur la maximisation des profits, avec des effets désastreux pour l'environnement et la santé de la population.

Le modèle agro-industriel n'est pas viable en tant que modèle de production alimentaire et de la préservation de l'environnement. Nous avons besoin d'un autre modèle d'agriculture, basé sur la production familiale et écologique, avec comme priorité de récupération les terres dégradées et d’augmenter la valeur ajoutée sur le terrain pour générer une hausse des revenus à la campagne.

Estimez-vous que les grands propriétaires terriens aient gagné la bataille d’influence au sein du gouvernement ?

Les grands propriétaires qui forment le complexe de l'agro-industriel, liés au capital financier et aux multinationales constituent l'ennemi principal de la réforme agraire aujourd'hui. Et ils ont remporté d’importantes victoires, en bénéficiant de la connivence du gouvernement. La libération des semences transgéniques, le refus d’actualiser l'indice de la productivité agricole, les soutiens à la monoculture - notamment la plantation d'eucalyptus, de canne à sucre et de soja - sont autant d’exemples de ces victoires. Maintenant, ils veulent s’en prendre à l'Amazonie, comme en témoigne de dangereux changements dans le Code forestier adoptés à l’Assemblée.

Que pensez-vous de la politique de promotion des biocombustibles, que ce soit au Brésil ou en coopération avec d’autres pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique centrale ?

Le MST, tout comme les membres de Via Campesina au Brésil et de Via Campesina international, désapprouve cette politique. Les biocombustibles sont directement liés aux grands groupes du complexe agro-industriel et à la monoculture extensible. C’est un modèle qui n’est pas bon pour le Brésil et, par conséquent, ne convient pas non plus aux agriculteurs dans les pays où le gouvernement brésilien cherche à l’implanter.

Le problème central des pays de l'hémisphère sud est la faim. Ce que souhaitent les agriculteurs, c’est d’être en condition de produire de la nourriture en quantité et de qualité. C’est pourquoi non plaidons pour des politiques qui garantissent la souveraineté alimentaire de chaque pays. C'est-à-dire, le droit de chaque nation à produire ses aliments. Avant de nous rétorquer que c'est une idée simpliste et naïve, je vous rappelle que la crise alimentaire mondiale, qui a eu lieu il y a moins de deux ans et qui n’est pas encore résolue, est là pour démontrer la justesse de nos propositions.

Que pensez-vous de la politique du gouvernement sur la question de l’environnement ?

Là encore, la libération de la plantation de produits transgéniques, l'incitation à monoculture extensive, tout comme la loi qui vise à régulariser les occupations illégales de la terre dans la forêt amazonienne et la flexibilisation du code forestier, si elles sont approuvées, ont des conséquences désastreuses pour l'environnement. On en ressent déjà les effets dans notre pays, et dans l'ensemble de la planète. Cela, sans parler de l'impunité à l’égard des crimes contre l’environnement commis par les grands exploitants de bois, l’industrie de pâte à papier et les compagnies minières.

On vous rétorquera que les petits agriculteurs ne sont pas plus intéressés par la défense de l’environnement, certains contribuant même à la déforestation...

De façon générale, les petits propriétaires terriens sont, de façon naturelle, e, faveur de la préservation de l'environnement. Ils vivent dans leur propriété, ce qui est rarement le cas des grands propriétaires, ce qui en fait les principaux intéressés à prendre soin les sources d'eau, la qualité de l'eau des rivières et la forêt. Il est faut de penser qu’ils n’ont pas de conscience environnementale. C’est une image répandue dont l’objectif est de discréditer la lutte pour la réforme agraire aux yeux de la société, et de dissimuler les véritables responsables des crimes contre l'environnement, que sont le complexe agro-industriel, les entreprises de bois et l'exploitation minière.

La déforestation dans les petites propriétés est provoquée pour l'essentiel par un facteur économique. Face à la baisse de leurs revenus, la tendance des petits paysans est d'étendre la zone de production. L’autre cas de figure est quand cette petite propriété est incorporée au complexe agro-industriel, qu’il s’agisse d'élevage, de pâte à papier, ou de la canne à sucre pour produire de l'alcool. La position du MST est claire. Depuis l'origine de notre lutte, nous nous prononçons en faveur de la défense de l'environnement.Lorsque le gouvernement de la dictature militaire, au lieu de faire une réforme agraire, optait pour une politique de colonisation dans l'Amazonie, nous étions contre, et nous exigions que les sans-terres soient installés dans leurs Etats d'origine.

Aujourd'hui, quand le gouvernement décide d’exproprier une terre en faveur des sans-terres, le propriétaire lance une politique de la terre brûlée, en vendant tout le bois à des entreprises avant de remettre la terre aux petits paysans. Pour ces familles, le défi est de récupérer ces surfaces. Il y a aussi un travail d’éducation dans nos écoles à la préservation de l'environnement. Enfin, nous essayons de donner les conditions techniques aux familles pour qu’elles produisent de manière agro-écologique, en assurant la production d'aliments sains et respectueux de l'environnement.

Sept années après l’élection de Lula, quelle est la situation des mouvements sociaux ?

Il y a deux éléments de réponse. Tout d'abord, il faut prendre en compte la nature du gouvernement Lula. C'est une équipe au spectre large, qui va de la gauche au centre droit. De ce fait, le gouvernement a opté pour une politique de conciliation de classes, ce qui place les mouvements sociaux et populaires dans une situation très complexe. Nous pensions que la mobilisation populaire qui a fait de Lula le grand leader de la classe ouvrière allait, grâce aux victoires électorales de 2002 et de 2006 donner plus de forces aux mouvements sociaux, contribuant à une redistribution du revenu et un approfondissement de la démocratie dans notre pays.

Nous espérions également que la victoire électorale de Lula encouragerait les masses à investir la rue, donnant ainsi les conditions au gouvernement pour effectuer les changements revendiqué historiquement par la classe ouvrière. Cela ne s'est pas fait. Pire, la capacité d’améliorer la situation des plus pauvres s’est trouvée incarnée par la personne de Lula, et non pas dans le pouvoir des masses. Ensuite, nous devons faire notre autocritique. Une bonne partie des mouvements sociaux a confondu la nécessité de défendre le gouvernement contre les attaques de la droite avec la perte de l'autonomie de leur organisation. Plusieurs figures clefs ont abandonné le travail syndical et de mobilisation populaire pour se consacrer à l'activité parlementaire ou au sein du gouvernement. Cela nous a affaiblis d’un point de vue social et institutionnel.

Une autre partie des mouvements sociaux et syndicaux ont fait une autre lecture, selon nous, erronée. Celle de traiter le gouvernement actuel comme un ennemi de classe. Pour notre part, nous ne considérons pas que ce soit le cas, mais nous devons maintenir notre autonomie politique pour organisation la mobilisation populaire. C’est la seule façon d'obtenir la réalisation des revendications de la classe ouvrière. Actuellement, la gauche est donc divisée, et nous avons négligé le travail de base, tout comme la formation de cadres politiques en faveur des luttes sociales.

En 2006, le MST était déjà bien critique de la politique du gouvernement, mais il a soutenu la réélection de Lula. Qu’en sera-t-il en 2010 ? Allez-vous appuyer la campagne de sa candidate Dilma Roussef, ou prendre le risque que la droite gagne ?

Nous voulons échapper au piège du calendrier électoral. C’est une logique qui restreint la participation des personnes en politique aux périodes électorales. Nous revendiquons le droit à faire de la politique en dehors du calendrier électoral, ce qui va au-delà du choix de tel ou tel candidat.

C’est pour cela que nous sommes un mouvement qui organise le peuple en faveur de la réforme agraire, et que nous participons, avec d'autres organisations sociales, étudiantes, syndicales et religieuses, à la lutte pour construire un projet populaire de développement économique et de défense de la souveraineté nationale de notre pays.

Telle est notre tâche en ce moment. Perdre du temps à discuter des candidats pour une élection qui aura lieu dans quinze mois n’aide en rien notre lutte. Nous n’avons pas encore mis ce débat sur la table avec notre base sociale. Nous concentrons tous nos efforts pour relever les défis d'élever la conscience politique de la population brésilienne et construire l'unité des forces progressistes de notre pays.

12 juin 2009

Douglas Estevam, avec les sans-terre brésiliens

Par Frères des Hommes (www.fdh.org)
Douglas Estevam, avec les sans-terre brésiliens

Il arrive dynamique, souriant, toujours ; un peu gêné peut-être ce soir-là, car moins à l’aise pour un portrait que pour une conférence… Douglas Estevam a aujourd’hui 31 ans. Il représente depuis maintenant plus d’un an en France le Mouvement des sans-terre brésilien (MST), partenaire de Frères des Hommes. Des bidonvilles de São Paulo à Paris, retour sur le parcours mouvementé de ce jeune homme engagé.


Les parents de Douglas étaient paysans. Ils ont du quitter leur terre lorsqu’ils en ont été expulsés et partir tenter leur chance à la ville. Né à São Paulo, il a cependant « été élevé dans un esprit encore paysan », avec comme valeurs l’hospitalité ou la solidarité. En 1992, quand il a 14 ans, le Brésil est en plein bouleversement. Fernando Collor, alors président et responsable d’une libéralisation accélérée du pays, est accusé de corruption. Une grande partie du peuple demande sa démission. « J’ai participé aux grèves en tant qu’ouvrier et aux grandes manifestations en tant qu’étudiant », se souvient Douglas, un sourire aux lèvres. Il découvre alors le milieu syndical et les partis politiques, mais n’a pas encore le déclic. « Je n’y ai jamais adhéré », tient-il à souligner.

Il milite ensuite dans une association d’aide aux sans-toit, et suit une formation dispensée par le MST. La première rencontre avec le mouvement est fructueuse et il participe dans la foulée à un séminaire international contre la zone économique américaine de libre-échange. Cela marque le début de son parcours au sein du MST. « Je suis entré dans le mouvement principalement pour des raisons politiques », précise-t-il. Il a été séduit par la forme d’organisation collective et participative, dans la diversité : jeunes, vieux, femmes, hommes, tous agissent dans un mouvement qui réunit aujourd’hui plus de 450 000 familles. De plus, le MST, outre ses revendications sociales et politiques, développe au fil du temps un projet de société qui se met doucement en place. Une orientation qui lui plait : « par exemple, des secteurs comme la culture ou le genre ont pris une importance de plus en plus grande alors qu’ils ne sont pas directement reliés à l’accès à la terre. Ce modèle de société, fondé sur une pensée collective, moins dépendant de l’économie de marché, est un élément-clef pour un grand nombre de sans-terre. »

Aujourd’hui, Douglas est toujours autant volontaire et décidé, même s’il est conscient des difficultés : « La lutte pour la terre au Brésil devient de plus en plus difficile », avoue-t-il en soupirant. Les agro-industries ont de plus en plus de pouvoir, les médias, en grande partie liés au pouvoir, donnent souvent une image faussée du MST… Mais Douglas ne perd espoir, comme le prouve le tout dernier événement qu’il a mis en place à Paris pour les 25 ans du MST avec l’aide d’une quinzaine d’associations françaises, dont Frères des Hommes. Avec conviction, il faut toujours et encore informer le public et faire partager les luttes, pour plus de solidarité. Son avenir ? Engagé toujours pour une société plus juste et solidaire, peut-être en Bolivie ou au Brésil.


9 févr. 2009

Stedile du MST Brésil : "Les mouvements sociaux doivent maintenir leur autonomie"

Le dirigeant du Mouvement Sans Terre (MST), João Stedile, a assuré que l'organisation maintient avec le gouvernement brésilien "une relation de dialogue, mais aussi critique". Il est allé à Belém, durant le Forum Social Mondial.

Stedile a affirmé que "les mouvements sociaux doivent maintenir leur autonomie qui octroie l'aptitude politique pour critiquer le gouvernement quand il manque, et l'appuyer quand il prend des mesures en faveur des communautés".Dans une conversation avec noticias.nl, Stedile a aussi assuré que "l'actuelle étape de la lutte pour la réforme agraire est plus difficile et complexe"."Aujourd'hui la lutte de la Via Campesina et du MST n'est pas seulement pour conquérir des terres mais aussi pour changer le modèle agricole ", a assuré le dirigeant paysan.Le militant social a indiqué que ce "changement dans la nature de la lutte pour la réforme agraire" découle du fait que "dans les dix dernières années le capitalisme a changé la forme de prendre le contrôle de la production agricole"."Les entreprises transnationales sont celles qui contrôlent l'agriculture au Brésil", a assuré Stedile, et a mentionné Bunge, Carghill, Nestlé, Monsanto.

Finalement, le dirigeant rural a exprimé que l'actualité du travail du MST cherche "une nouvelle agriculture qui n'utilise pas d'agrotoxiques pour faire une agriculture basée sur l'agroécologie".




Agence Pulsar, 31 janvier 2009.http://agenciapulsar.org/nota.php?id=14367


Traduit par http://amerikenlutte.free.fr

21 janv. 2009

Mouvement des sans terre : 25 ans d’obstination

par João Pedro Stedile
Article publié le 12 janvier 2009

Capa
A l’occasion du 25e anniversaire du Mouvement des paysans sans terre brésilien, nous publions une tribune d’un de ses plus célèbres dirigeants.

En janvier 1984, il y avait un processus de croissance du mouvement de masses au Brésil. La classe ouvrière était en train de se réorganiser, accumulant des forces organiques. Les partis clandestins étaient déjà dans la rue, comme le Parti Communiste Brésilien (PCB), le Parti Communiste du Brésil (PCdoB), etc. Nous avions conquis une amnistie partielle, la majorité des exilés étaient revenus.

Le Parti des Travailleurs (PT) s’était déjà formé. A l’instar de la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT) et du Congrès National des Classes Travailleuses (CONCLAT), impulsé par les communistes et qui allait se fondre dans la CUT.
De larges secteurs des églises chrétiennes, inspirés par la théologie de la libération, étendaient leur travail de fourmi pour créer de la conscience et des noyaux de base en défense des pauvres. Il y avait partout de l’enthousiasme parce que la dictature était en train d’être vaincue et la classe travailleuse brésilienne était à l’offensive ; en luttant et en s’organisant.

En milieu rural, les paysans vivaient le même climat et menaient la même offensive. Entre 1979 et 1984, des dizaines d’occupation de terre furent organisées dans tout le pays. Les posseiros , les sans terre, les salariés ruraux se défirent de la peur et se mirent à lutter. Ils ne voulaient plus migrer à la ville comme des boeufs marchant vers l’abattoir (selon l’expression du fameux poète uruguayen Zitarroza).

Résultat de tout cela, nous, leaders de luttes pour la terre de seize États brésiliens, nous nous sommes réunis à Cascabel, en janvier 1984, motivés par le travail pastoral de la Commission Pastorale de la Terre (CPT). Et là-bas, après cinq jours de débats, de discussions, de réflexions collectives, nous avons fondé le MST : le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre.

Nos objectifs étaient clairs. Organiser un mouvement de masses au niveau national qui puisse conscientiser les paysans pour qu’ils luttent pour la terre, pour la réforme agraire (impliquant des changements plus larges dans l’agriculture) et pour une société plus juste et égalitaire. Enfin, nous voulions combattre la pauvreté et l’inégalité sociale. Et la cause principale de cette situation à la campagne, c’était la concentration de la propriété de la terre, connue sous le nom de latifundium.

Nous n’avions pas la moindre idée de si c’était possible. Ni de combien de temps il nous faudrait pour atteindre nos objectifs.

Vingt-cinq années ont passé. C’est beaucoup de temps. Ce furent des années de nombreuses luttes, et de mobilisations et d’une obstination constante, celle de toujours lutter et de nous mobiliser contre le latifundium.

Nous avons payé cher cette obstination. Durant le gouvernement Collor, nous fûmes durement réprimés avec, y compris, la création d’un département spécialisé ‘sans terre’ à la Police fédérale. Ensuite, avec la victoire du néolibéralisme du gouvernement de Fernando Enrique Cardoso, le feu vert fut donné aux latifundistes et à leurs policiers provinciaux pour attaquer le mouvement. Et rapidement nous connûmes deux massacres : Corumbiara et Carajás. Tout au long de ces années, des centaines de travailleurs ruraux payèrent de leur propre vie le rêve de la terre libre.

Mais nous avons continué la lutte.

Nous avons freiné le néolibéralisme en élisant le gouvernement Lula. Nous avions l’espoir que la victoire électorale puisse déclencher une nouvelle croissance du mouvement de masses et, et de ce fait, que la réforme agraire soit renforcée pour être (enfin) mise en oeuvre. Il n’y a pas eu de réforme agraire durant le gouvernement Lula. Au contraire, les forces du capital international et financier, au travers de ses entreprises transnationales, ont étendu leur contrôle sur l’agriculture brésilienne. Aujourd’hui, la plus grande partie de nos richesses, la production et la distribution de marchandises agricoles sont sous le contrôle de ces entreprises. Elles se sont alliées avec les propriétaires terriens capitalistes et ont produit le modèle d’exploitation de l’agrobusiness. Beaucoup de ses porte-paroles se sont hâtés à annoncer dans les colonnes des grands journaux de la bourgeoisie que le MST allait péricliter. Malentendu trompeur.

L’hégémonie du capital financier et des transnationales sur l’agriculture n’est heureusement pas venu à bout du MST. Pour le seul motif que l’agrobusiness ne présente aucune solution aux problèmes des millions de pauvres qui vivent en milieu rural. Et le MST est l’expression de la volonté de libération de ces pauvres.

La lutte pour la réforme agraire qui, avant, se basait seulement sur l’occupation de terres du latifundium est devenue aujourd’hui plus complexe. Nous devons lutter contre le capital. Contre la domination des entreprises transnationales. La réforme agraire a cessé d’être cette mesure classique : exproprier de grands latifundios et distribuer la terre en lots aux paysans pauvres. Maintenant, les changements en milieu rural pour combattre la pauvreté, l’inégalité et la concentration des richesses dépendent de changements non seulement de la propriété de la terre mais aussi du modèle de développement. Aujourd’hui, les ennemis sont aussi les entreprises internationalisées qui dominent les marchés mondiaux. Cela signifie aussi que les paysans dépendront chaque fois plus des alliances avec les travailleurs de la ville pour pouvoir avancer dans leurs conquêtes.

Heureusement, le MST a acquis de l’expérience au cours des ces 25 années. Un savoir nécessaire pour développer de nouvelles méthodes, de nouvelles formes de lutte de masse qui puissent résoudre les problèmes du peuple.

Source : publié en portugais par la Revista Caros Amigos, São Paulo, janvier 2009, et en espagnol par ALAI, janvier 2009.

Traduction : Frédéric Lévêque, RISAL.info.

27 nov. 2008

Syngenta s'en va sur la pointe des pieds...


Une multinationale bâloise fait don d'un terrain de 127 hectares à un état du Brésil pour qu'un centre de recherche pour l'agriculture écologique y soit implanté. Elle publie à ce sujet un communiqué qui ne fait que neuf lignes de long:

pourquoi ce geste et pourquoi cette discrétion?

A la surprise générale et sans annonce préalable, l'entreprise Syngenta a signé le 14 octobre à Curitiba un acte qui fait don de son terrain de Santa Tereza do Oeste à l'Etat brésilien du Paranà. Le gouverneur Roberto Requiâo, du parti centriste PMDB, a immédiatement annoncé que la revendication du MST (Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terre) allait enfin pouvoir être réalisée: transformer le terrain en centre de recherche étatique pour le soutien à l'agriculture écologique. La recherche et la production de semences devraient dorénavant profiter aux familles paysannes locales et tout essai avec des OGM devrait cesser. C'étaient justement les essais de Syngenta avec du soja et du maïs transgénique sur ce site, tout près du fameux parc naturel d'Iguaçu, qui avait provoqué la colère et la contestation de la

population locale.

Les occupations

Depuis 2006, le MST avait organisé plusieurs occupations symboliques du lieu pour protester contre l'utilisation illégale des OGM et pour appuyer la condamnation de Syngenta à une amende de 500.000 dollars par l'agence fédérale pour la protection de la nature. Il y a moins d'un an, le 21 octobre 2007, une de ces occupations finissait en bain de sang: 40 membres d'une milice employée par la multinationale bâloise avaient délogé les 200 paysannes et paysans en tirant plus de 300 balles. Deux personnes trouvèrent la mort, cinq furent blessées.

Le procureur du Paraná avait ouvert une procédure judiciaire contre dix membres de l'organisation de «sécurité» NF Segurança, mais aussi contre les membres du MST blessés pendant l'expulsion: ils se seraient mis volontairement en danger et auraient provoqué leurs blessures par leur propre comportement!

Notre ami bâlois, l'avocat Guido Ehrler, a passé dix jours à Curitiba, la capitale du Paranà. Il y a rencontré Gisèle Cassano de Terra de Direitos et résume ainsi ses impressions du procès: «La police a omis de saisir les armes immédiatement après le drame. La scène du crime n'a pas été examinée par les experts en balistique. Maintenant toutes les traces sont effacées. Toutes les personnes impliquées ont été auditionnées. Chacun des dix-huit accusés (dix de NF, sept du MST et un latifundiste) a le droit de faire témoigner six personnes à sa décharge. L'interrogatoire de ces témoins n'a pas encore eu lieu. On ne sait toujours pas s'il y aura ou non un jury et le procès va se prolonger encore des années. Le comble est la plainte contre Selzu, le responsable du MST, pour meurtre de l'homme de NF. Pendant les coups de feu Selzu téléphonait au bureau de Gisèle. La police affirme que les gens du MST n'étaient pas armés. La décision de porter plainte a clairement été prise par le ministère public de Curitiba,»

Le 28 janvier, et dans la gueule du monstre, pour citer Jean Ziegler, une contre-manifestation anti-WEF (Forum Economique Mondial) sera organisée par la Déclaration de Berne et Greenpeace à Davos dans les Alpes suisses. Depuis plusieurs années des multinationales particulièrement antisociales ou néfastes pour l'environnement y sont «récompensées» avec le

Public Eye Award.

Cette année Terra de Direitos et Longo mai ont proposé que Syngenta soit nominée pour cette distinction peu honorable. En effet, même si l'entreprise bâloise a fait un pas dans la bonne direction en rendant le terrain, elle n'a toujours rien fait en faveur des victimes de Santa Tereza.

Celles-ci n'ont à ce jour reçu ni excuses ni dédommagements, malgré les nombreuses tentatives de pression sur Syngenta, aussi bien au Brésil qu'en Europe, la dernière en date étant une deuxième lettre signée par neuf députés bâlois qui demandaient à «leur» entreprise de trouver une solution pour les victimes. Mais jusqu'ici celle-ci n'a pas été plus loin que d'exprimer ses profonds regrets...

Quant aux survivants et aux blessés, Guido Ehrler écrit! «Rien n'a été fait pour les victimes, qui attendent un dédommagement depuis la Suisse. Selon la loi brésilienne, Syngenta est responsable pour les actes de l'entreprise de sécurité qu'elle avait pris sous contrat.

(...) La veuve de Keno qui a deux enfants de 6 et 9 ans est dans une situation financière très difficile. Les médecins de la femme blessée (elle a perdu la vue d'un œil et un de ses bras est paralysé) disent qu'ils ne peuvent plus rien faire. Ils craignent qu'elle ne finisse complètement paralysée parce que la balle est toujours dans son dos. Le tir l'a touchée en position agenouillée, c'était une exécution. Son mari a aussi reçu un tir dans le pied et ne peut plus travailler non plus. La blessure guérit mal (..) et la femme devrait aller à Rio pour se faire examiner par un médecin spécialisé. A ce jour, c'est impossible pour des raisons financières. Nous avons proposé que Gisèle nous communique comment les victimes veulent être dédommagées.»

Le retrait de Syngenta est une importante victoire pour le Mouvement des Sans Terre brésilien, mais nous sommes encore loin de la réparation des torts.

      Claude Braun

      FCE - Suisse

L'audition desdits témoins débutera le 26 janvier. Mais même si le procès devait durer des années, nous ferons tout pour faire connaître son déroulement en Europe en y envoyant des délégations et en relayant les informations de première main pour nos médias occidentaux. Parce qu'il nous semble inadmissible que la multinationale suisse puisse faire semblant de ne pas être concernée et jouer les innocentes.

Ca ne suffit pas